Rencontre insolite avec le Général Lecointre, Chef d’Etat-major des Armées

Rencontre insolite avec le Général Lecointre, Chef d’Etat-major des Armées

Saint-cyrien de la promotion « Général Monclar » (1984 -1987), le Général Lecointre choisit l’arme des troupes de marine, spécialité infanterie, et poursuit sa formation à l’École d’application de l’infanterie à Montpellier.

Sa carrière est exemplaire : il a gravi tous les échelons sans jamais démériter. Le 19 juillet 2017, en Conseil des ministres, le général de corps d’armée Lecointre est élevé au rang et appellation de général d’armée, et nommé chef d’Etat-major des Armées à compter du 20 juillet 2017. Cette nomination à seulement 57 ans est exceptionnelle et le place parmi les plus jeunes personnes de l’histoire à ce poste.


Débat à bâtons rompus et à cœur ouvert à Sciences Po

11 février 2019. À la chaire ce jour-là : un homme à la voix franche et au regard malicieux, c’est le général d’armée François Lecointre, Chef d’État-major des Armées, qui pour la première fois dans l’histoire de l’institution honore Sciences Po de sa présence.

Retour sur une rencontre avec un soldat hors du commun.


Réactivité, autonomie, éthique

D’une voix enroué mais limpide imposant le respect à son jeune auditoire, le Général énonce trois principes fondamentaux à l’exercice militaire : 

  • Immédiateté et réactivité : pour répondre sans délai à des situations où l’initiative est menacée.
  • Autonomie : la tension constante avec la hiérarchique est indispensable pour tenir dans la durée face au chaos de la guerre.
  • Éthique, individuelle et collective : exigence indispensable à toute légitimité. L’éthique française, qui accepte l’exposition au danger, prévient l’apparition de tensions.

Il est intéressant de noter que ces principes sont tout aussi structurants dans le domaine de la gestion de crise. L’éthique tient d’ailleurs une place particulière dans la conférence.

Après une mise en perspective historique du phénomène guerrier, et un rappel (nécessaire) du fameux « Oratores, Bellatores, Laboratores », (ceux qui combattent pour protéger ceux qui prient et ceux qui produisent, permettant l’existence même de la civilisation) le Général François Lecointre livre sa vision du devoir, et insiste sur le caractère révolu de l’ère de l’obéissance aveugle.

Le soldat ne donne pas sa vie à la Nation, il donne la mort sur ordre, ce qui est fondamentalement différent. (en comparaison le pompier donne sa vie pour en sauver). Les militaires n’étant pas des psychopathes tuer sur ordre est insupportable moralement, il y faut des raisons très supérieures. En tuant ils rétablissent une forme de symétrie déontologique à leur exposition au danger. Être soldat, c’est se confronter à un ennemi qui cherche en permanence à surprendre. Cela implique une certaine souplesse sur le terrain face à l’incertitude, mais aussi un questionnement permanent sur la légitimité de l’action face à l’issue mortelle.

La critique d’un ordre, depuis le soldat jusqu’à l’officier est aujourd’hui indispensable au bon fonctionnement de l’Etat-major. Néanmoins, souligne le Général, si la question de la légitimité de l’ordre doit être posée, le débat ne peut avoir lieu qu’avant son exécution (durant la conception de la manœuvre), ou après (lors du RETEX), mais jamais pendant. Les similarités entre le domaine militaire et celui de la gestion de crise sont grandes : le travail éthique et la critique sont partis intégrantes de la vie de chef.


Une conflictualité évolutive

Dans l’immédiat post Guerre froide, la perspective d’une paix durable a servi à justifier la décroissance de l’outil militaire.

La guerre a perdu sa légitimité, d’abord lors de la première guerre mondiale quand elle est devenue industrielle, lors de la deuxième avec la Shoah elle est devenu idéologique, puis synonyme de honte avec les guerres de décolonisation, et enfin de destruction totale avec la menace nucléaire. Deux principes structurants ont été mis à mal : l’autonomie et la réactivité de la réponse. Les crises ne sont plus existentielles : elles n’engagent plus la survie de la Nation. Les armées ont été réorganisées sur le modèle civil : moins de stocks, moins de contrôle et plus de modularité, au détriment de la cohésion. « C’est la résilience de la société qui a été fragilisée » explique le Général Lecointre.

Le retour aux politiques de puissances, promu aujourd’hui par certains, n’est pas partagée par tous les Etats européens. Il est désormais nécessaire de nous intéresser aux formes de conflictualité et réfléchir aux réponses possibles :

  • Coexistence prévisible de guerre de très haute technologie et de guerre plus rustique.
  • Élargissement des champs de conflictualités à l’économie et à la démographie. Le Général illustre son point avec l’exemple du Sahel : sa population sera multipliée par trois ou quatre en 30 ans. La confrontation de cette démographie avec celle de l’Europe vieillissante pourrait déboucher sur une situation très chaotique profitant aux groupes armés non-étatiques. Un espace européen étanche à cette réalité frontalière n’est pas viable.

Déploiement de la conflictualité dans de nouveaux espaces : l’espace exo-atmosphérique, les espaces polaires, l’espace numérique, l’espace cybernétique occupe une place aussi importante que singulière : c’est le premier espace entièrement artificiel et immatériel. La guerre, par ailleurs, se robotise et questionne sa nature même. La place de l’éthique s’en trouve remise en cause.


En bref: l’autonomie en réponse à l’incertitude

Ces évolutions rendent de plus en plus ambigu l’identification d’une intention hostile. La délimitation de la guerre dans l’espace, le temps et sa dimension morale, comme le pose la définition de Clausewitz, devient complexe. Pour relever ce défi, les armées doivent retrouver leur autonomie stratégique, une autonomie stratégique française, mais aussi européenne. La France seule, ne peut y arriver.


Echanges avec le public: relations internationales et relations avec le soldat

Toujours avec humour, mais avec les mots justes, le Général François Lecointre répond aux questions de l’auditoire sur des thématiques aussi variées que la place de la France dans les relations internationales, ou le rôle du militaire dans la société. Une jeune fille, qui commence sa question par « Mon Général », se fait stopper net : « Mademoiselle, je ne serai jamais votre Général ». Un autre, plus téméraire, se fait lui aussi arrêter après avoir commencé sa phrase par « Mon Général, mes devoirs » : autrefois employée par les putschistes saluant le Général de Gaulle en Algérie, cette expression est aujourd’hui signe de rébellion contre l’autorité. Il se reprend « Mon Général, mes respects » ; grand éclat de rire de la salle : enfin, quelqu’un qui est parvenu à saluer correctement notre CEMA.

Interrogé sur l’avenir de la base de Djibouti, il répond que la France est encore un pays qui, si elle n’est plus une grande puissance, garde sa vocation mondiale, particulièrement auprès des pays de la francophonie. Questionné sur la place de la France dans l’OTAN, il répond que l’OTAN et l’UE sont complémentaires et indispensables à la défense de l’Europe. Pour autant, l’arme nucléaire française n’a pas vocation à être partagée – notamment avec nos voisins d’outre Rhin, comme le Général s’est plu de le rappeler non sans ironie.

D’autres questions appellent des réponses plus longues. Le renseignement, dans le monde actuel, est essentiel. Il permet de rester dans le « tempo » et de garder l’initiative dans un contexte où les actions se mènent en instantané.

 La jeunesse reste une préoccupation majeure, qui doit être au cœur des prochaines réformes militaires : comment attirer les jeunes talents ? Quelles relations avec la société civile ?
Interrogé sur le Service National Universel (SNU), le Général répond que les militaires peuvent former les encadrants et animer les séquences ayant trait à la défense et la sécurité. Cependant, encadrer le SNU n’est pas le rôle des militaires. L’uniforme, pour un militaire, égalise et distingue : quel que soit le grade, la tenue est la même. L’uniforme n’a de sens que s’il est porté par tout le groupe, et pas seulement par ses chefs.

Cette question en amène une autre que nous avons débattu quelques jours après à l’Ecole de Guerre : pour quelles guerres se lèveront la Génération Z ?

Voir à ce sujet notre encart dans « on y était ».


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