Rencontre insolite avec Jean-Pierre Raffarin

Rencontre insolite avec Jean-Pierre Raffarin

C’est dans une ambiance décontractée à la conférence du CIAN sur les relations Chine / Afrique qu’Emmanuelle Hervé rencontre l’ancien Premier Ministre de Jacques Chirac. Malicieux, il a très vite su conquérir son auditoire : « on me dit sinologue ! On dit que l’on m’invite parce que je connais les chinois… Mais […] permettez-moi de paraphraser Paul Claudel […] : je suis très ennuyé par cette question, car je ne les connais pas tous ! »

Après son retrait de la vie politique, en été 2017, Jean-Pierre Raffarin devient président de la fondation Prospective et Innovation, groupe de réflexion sur les transformations fondamentales du monde contemporain. Son action se centre principalement autour de trois axes[1] :

  • Comprendre et apprécier la réalité des émergences, celle de la Chine mais également celle de l’Afrique ;
  • Stimuler la compétitivité en éclairant et accompagnant les entreprises ;
  • Participer à la conception d’une nouvelle gouvernance mondiale, nationale et locale.

La philosophie chinoise

L’ancien Premier ministre nous fait remarquer qu’il est essentiel de connaître quelques éléments-clé de la culture chinoise. Elle fonctionne en deux temps là où l’Occident fonctionne en trois (thèse, antithèse, synthèse). En Occident, on cherche à obtenir une vérité « universelle » en fondant notre raisonnement sur une démarche rationnelle. En Chine, le monde est perçu dans une dynamique d’opposition entre le Yin et le Yang, le noir et le blanc, deux faces complémentaires. Le bien et le mal fonctionnent donc ensemble et les accords entre parties prenantes se font sur le « bien » et les valeurs partagées, laissant le mal de côté. Si l’on fait le rapprochement avec la pensée complexe d’Edgar Morin, « [nous verrons] que la pensée chinoise est une pensée moderne ! ».

La République Socialiste de Chine est basée sur la primauté d’un seul parti politique : le Parti Communiste Chinois. Sous couvert d’une stratégie socialiste, la Chine promeut une politique centrée sur la valeur du travail. D’après Jean-Pierre Raffarin, parce que les Chinois se voient plus intelligents et plus travailleurs que les autres, ils rattrapent facilement les grandes puissances. Dans le même sens, « les Chinois ne sont pas belliqueux, mais sachons que tant qu’on ne les arrêtera pas, ils continueront d’avancer ! Si l’on ne manifeste pas de la force à un moment ou un autre, il n’y aura pas de recul, mais que des avancées ».

Leur stratégie de puissance mondiale à long terme, écrite noir sur blanc, a le bénéfice d’être prévisible et pourrait clairement être anticipée. Il ne faudrait donc pas avoir peur des futurs mouvements de la Chine.

L’économie chinoise

La Chine entre aujourd’hui dans une nouvelle dynamique : après avoir favorisé la main-d’œuvre à bas coût et la production de masse, devenant en trente ans la puissance numéro un dans de multiples secteurs, elle se dirige vers l’ère du leadership. Son nouveau président, Xi Jinping est un grand communicant et en modifie les pratiques :

  • Interventions en Arabie Saoudite pour le pétrole, la Chine fait de l’ombre aux Etats-Unis et à la Russie : fin août 2017, ce n’est pas moins d’une soixantaine d’accords qui sont signés entre ces deux pays : on parle d’une Lune de Miel entre la Chine et l’Arabie Saoudite à propos des échanges pétrole saoudien contre technologie nucléaire chinoise ;
  • Création d’une banque internationale d’investissement (Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures) dont le but serait de recréer une « route de la soie » entre l’Asie et l’Europe. Donald Trump tente de stopper le président chinois dans son projet en le coupant de ses soutiens, mais rien n’y fait. En avril 2019 l’Italie, la Grèce et la Malaisie rejoignent la liste des pays prêts à s’associer avec l’Empire du Milieu pour une plus grande coopération sur ce projet ;
  • L’Afrique, une véritable terre d’investissement pour la Chine. Marché de plus d’un milliard d’hommes, matières premières abondantes, sources de nouveaux soutiens au détriment de Taiwan et enfin l’implantation d’une base militaire à Djibouti sont d’autant de facteurs témoignant de l’intérêt stratégique de la Chine vers l’Afrique.

Interrogé sur le « comment » de la coopération économique franco-chinoise, Jean-Pierre Raffarin répond : « Il n’y a qu’une règle, une seule : il faut aimer les Chinois. Et c’est la même chose avec les Africains ; si on n’aime pas, on n’y va pas ! ». La relation avec ces deux peuples est une relation de sensibilité.

Des relations internationales conflictuelles…

« Tous ceux qui pensaient que la Chine allait vers l’adoption d’une idéologie à l’Occidentale se sont trompés… »

Lors de la course à la Présidence, les Etats-Unis ont vu Hillary Clinton comme Donald Trump s’entendre sur une vision conflictuelle avec la Chine. Cependant, à l’inverse de ses prédécesseurs, celui-ci continue de viser la Chine, devenant le premier président en fonction ouvertement contre.

Jean-Pierre Raffarin témoigne de l’inquiétude des chinois quant à l’attitude du président américain jusqu’alors, ce surtout au court terme. La logique de confrontation leur est terrible à vivre. Au long terme, ils sont toutefois persuadés de pouvoir y gagner. En ce qui concerne la Chine et l’Afrique, les accords de coopérations vont bon train, accordant par exemple 80 000 bourses par an aux étudiants africains. Tout montre que la Chine continue d’avancer là où les universités Françaises reculent en augmentant les frais d’inscription des étudiants étrangers !

La Chine, l’Afrique et l’Europe

Emmanuel Macron a pris une initiative intelligente en jouant la carte du « franco-allemand ». Cette coopération permet une balance sur le continent africain, empêchant le monopole chinois. Ainsi, la réponse aux menaces américaines comme chinoises doit absolument passer par une coopération renforcée entre France et Allemagne ainsi qu’une ouverture vers l’Afrique.

Plaidoyer pour la coopération avec la Chine

« Je plaide pour que l’on trouve les voies d’un partenariat avec la Chine. Je pense qu’il nous faut des fonds d’investissement franco-chinois, où les équipes de gestion pourraient être binationales et où l’on pourrait s’apprivoiser les uns les autres. Car c’est vrai que l’on ne vit pas de la même manière, que l’on n’a pas les mêmes normes de gestion, ni les mêmes comportements. Il faut donc trouver des dispositifs […] ».

Cette vision, Jean-Pierre Raffarin la défend à tout prix. Il nous rappelle que l’objectif à long-terme de la Chine est un continent eurasiatique uni dont l’objectif serait d’assumer l’équilibre et la paix du monde. Le risque est gros : si nous ne jouons pas le jeu, la France, mais aussi l’Europe, finiront sorties de l’histoire.


[1] http://www.prospective-innovation.org/la-fondation-prospective-et-innovation/presentation/

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