Parlons confinement avec le capitaine de vaisseau Cyril de Jaurias, sous-marinier

Parlons confinement avec le capitaine de vaisseau Cyril de Jaurias, sous-marinier

Rencontre avec le capitaine de vaisseau Cyril de Jaurias, sous-marinier et ancien commandant de sous-marins nucléaires

Le 24 mars, Emmanuelle Hervé a eu l’opportunité de s’entretenir avec le CV Cyril de Jaurias, sous-marinier, et deux fois « pacha » de Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins (SNLE).

A son compteur, 25 000 heures de plongée, 8 000 heures sur SNLE et 20 ans de carrière dans les forces sous-marines. Fort de sa riche expérience, Cyril de Jaurias a aussi commandé l’escadrille des sous-marins d’attaque de Toulon, les Sous-marins Nucléaire d’Attaque (SNA) Casabianca et Perle et le bâtiment-école Panthère.

Il reviendra à notre demande sur les quatre patrouilles de SNLE qu’il a conduites ; la dernière datant de 2017.

Il faut savoir qu’une patrouille de SNLE, pour ceux qui n’ont pas vu Le chant du loup (qu’ils se précipitent), dure environ 70 jours et peut durer plus de 90 jours si nécessaire. Pendant la patrouille, l’équipage est totalement coupé du monde. Il reçoit les informations nécessaires à la conduite de la patrouille mais il n’émet pas et il n’y a aucune escale. D’une certaine manière il disparait complétement de la surface du monde, mais il est prêt à répondre en permanence à un ordre du président dans le cadre de la stratégie de Dissuasion.

Dans le contexte de la crise sanitaire mondiale actuelle, les Français ont dû, comme une partie du monde, entrer dans une période de confinement à partir du 17 mars, et ce, pour une période estimée à six semaines pour le moment. Comment tenir dans la durée ? Comment gérer ses émotions ? Cette rencontre a permis de rassembler les précieux conseils que peuvent nous apporter les marins qui vivent ce confinement au quotidien.  

Source et crédit photo : Marine Nationale

Y-a-t-il un entrainement pour le confinement ?  

Non, car ce qui compte c’est la préparation pour la mission, le confinement est en fait une conséquence du choix que l’on fait lorsqu’on devient sous-marinier. Il faut savoir que dans la Marine nationale, on est volontaire pour devenir sous-marinier ce qui signifie qu’on a envisagé tout cela en amont !

En réalité, on n’utilise jamais le mot de « confinement » puisque cela fait partie de notre univers de sous-marinier et que cet « enfermement » est aussi un peu notre première barrière de sécurité face à l’élément liquide qui nous entoure. Au moment où on plonge, on a coutume de dire « qu’on ferme la boite » dès que le chef de quart descend du kiosque et clôt le dernier sas.

Tout l’enjeu est pour nous de mobiliser et motiver les marins volontaires pour relever le défi d’une vie atypique. Le parcours de formation et d’intégration permet aux jeunes marins de se poser les bonnes questions sur l’environnement extraordinaire qu’offrent les sous-marins. En 20 ans de carrière, je n’ai connu qu’un seul cas de claustrophobie chez un marin qui a vu naître les symptômes de ce trouble anxieux juste avant son embarquement.

Quoiqu’il en soit, on part pour sa première patrouille après une période de préparation et de formation à l’école de navigation sous-marine ; en général trois mois après avoir été affecté au sein d’un équipage. Ce délai permet de bien apprivoiser cette nouvelle vie en équipage mais surtout, d’être tout de suite opérationnel lorsque le bateau quittera son port-base. Sous l’eau, en opérations, on a besoin que tout le monde soit performant tout de suite !

La préparation « morale » de l’équipage relève plus spécifiquement du commandant en second qui s’attache à bien connaître la situation personnelle de chaque marin : les nouvelles recrues comme les plus anciens, tout le monde fait le point avant départ. Des difficultés sociales ou familiales sont-elles à prévoir durant la phase d’éloignement du marin de son domicile et de ses proches ? Autant de points qui doivent être envisagés et discutés avant le début de la mission afin de garantir à chacun sa capacité de « plein-engagement ».

Pour conserver le lien avec sa famille, le sous-marinier peut demander à recevoir une fois par semaine un message en format texte qui s’appelle le « Family » : 40 mots d’une personne autorisée (conjoint, parent, ami proche) pour informer sur la vie à terre.

Pour un sous-marinier embarqué sur SNLE, il ne peut pas y avoir de dissociation entre vie familiale et vie professionnelle, c’est un tout. Aussi, il est important de s’assurer avant de partir que chacun a bien prévu les conditions d’envoi de son family, en particulier ceux dont c’est la première patrouille et qui vont connaitre leur première « abstinence numérique » pendant 70 jours.

Quels sont les conseils, les astuces pour tenir face au confinement ?

 
Premièrement, il est fondamental d’adopter un rythme structuré, une vie quasi-monacale par sa régularité mais pas forcément par son austérité ! Car naviguer loin et longtemps nécessite d’indispensables repères.

L’horloge biologique reste calée sur le fuseau horaire de Brest. Comme il n’y a pas de lumière naturelle à bord, pour matérialiser le rythme diurne, nous alternons les passages de la lumière du « jour » (lumière blanche) à celle de la nuit (lumière rouge), quelle que soit la position du sous-marin autour du globe.

Les horaires des activités sont fixes toute la semaine sauf le dimanche afin de « casser » le rythme. Outre les périodes de quart en différents lieux du sous-marin (machine, central opération, écoute des sonars, poste de pilotage, navigation), soit environ un tiers d’une journée de 24h, l’équipage connait une vie assez rythmée avec des temps de formation, des périodes de repos, des séances de sport, etc.

En second lieu, je dirai qu’il faut savoir être organisé à titre personnel. Chacun doit notamment savoir garder le lien social et partager son temps habilement entre travail personnel et temps de détente qu’il est bon de partager en groupe, à travers les jeux de société notamment. En effet, cela permet d’éviter tout renfermement sur soi en dehors des heures de quart et des repas. Cette importance du lien social est l’affaire de tous. Les plus anciens doivent veiller sur les plus jeunes. Si la promiscuité peut être un facteur de difficulté relationnelle ponctuelle, c’est la dynamique collective et l’esprit d’équipage qui ont toujours le dernier mot !

En dernier lieu, il faut se mettre en capacité de durer et rester avec le même niveau de vigilance du 1er au 70ème jour. Pour un sous-marinier embarqué sur SNLE, il s’agit d’être prêt, à tout instant, à exécuter un éventuel ordre présidentiel. Par conséquent, durer signifie maintenir ses capacités physiques, intellectuelles et morales tout au long de la patrouille. Ainsi, les marins doivent continuer à s’entrainer, avoir un bon équilibre de vie (alterner temps de distraction, de sport et rythme de quart) et éviter tout type d’activité favorable au renfermement (jeux vidéo ou films hors projection, notamment).

Lors du recrutement, quelles sont les qualités recherchées pour devenir sous-marinier ?  

Parmi les qualités premières, il faut être volontaire et en bonne santé. Mais la plus importante est bien entendu l’esprit d’équipage : véritable donnée d’entrée. Car c’est sa dimension collective qui fait la force de la Marine. Les marins doivent développer et pratiquer cet état d’esprit comme un élément essentiel de cohésion et de puissance opérationnelle pour la réussite de nos missions.

Ensuite, la persévérance et le sens de l’effort sont des qualités extrêmement utiles. On exige beaucoup de nos marins dès le début en termes de capacités, mais Il faut savoir qu’on projette leur carrière sur une période d’au moins 10 ans. Il faut donc à la fois les « challenger » pour qu’ils progressent mais aussi les motiver pour s’engager dans ce long parcours. C’est un grand défi qui nécessite l’implication de tous les cadres pour valoriser et accompagner la progression de chacun. Mais cela demande évidemment aussi un engagement important pour le sous marinier lui-même qui doit faire ses preuves régulièrement.

Il faut également disposer de bonnes capacités d’adaptation. L’environnement de travail est particulièrement atypique et changeant, on ne choisit pas forcément ses camarades et les fonctions évoluent à chaque patrouille, autant d’éléments qui nécessitent une certaine souplesse ! Cela demande également une bonne capacité personnelle à la remise en cause.

La dernière qualité qui me semble indispensable à un bon sous-marinier est la rigueur. Une erreur peut être fatale quand on navigue dans les profondeurs.

Source et crédit photo : Marine Nationale

Qu’est-ce qui est le plus compliqué pour vos équipages ? Ce dont ils souffrent le plus ? 

L’équipage ne voit pas la lumière du jour, il est enfermé longtemps au sein d’un groupe qu’il n’a pas forcément choisi et se trouve coupé de sa famille. Ce n’est pas toujours facile à vivre et cela demande de solides qualités morales, mais l’alchimie se met en place très bien car chacun y met du sien et le sens de la mission finit par commander à chacun de mettre de côté les difficultés individuelles.

D’un point de vue des mécanismes physiologiques, des études ont montré qu’un rythme circadien particulier se met en place en raison de l’alternance des périodes de quart dont beaucoup ont lieu la nuit. Ainsi, même si à bord on dort bien, il est fondamental de trouver un bon rythme de sommeil. A cet effet, je peux dire que nous sommes attentifs aux nouvelles méthodes, comme la luminothérapie par exemple. A bord, nous avons un médecin généraliste qui apporte une attention particulière au sommeil et à l’équilibre de vie des marins.

Mais au bilan, c’est bien la responsabilité du commandant et du second de veiller au bon équilibre des marins et déceler les indices d’une dysharmonie dans le rythme de l’équipage.

Anecdote : pendant les patrouilles, outre les quelques sautes d’humeur qui ne manquent pas d’arriver, il y a un phénomène très connu chez les sous-mariniers, on l’appelle le syndrome « J40 ». Il s’agit d’une forme d’irascibilité générale qui gagne quasiment tout le monde vers le 40ème jour de la patrouille. On a beau le savoir et s’y préparer, à chaque fois on n’y coupe pas. Autour de cette date, un changement de rythme mineur, comme changer une activité programmée, peut entraîner des crispations un peu exagérées. Pour atténuer ce phénomène, nous pouvons toujours compter sur l’expérience des plus anciens qui va aider tout le monde à passer ce cap. Encore une fois, c’est la dynamique collective qui l’emporte.

Vous avez évoqué le retour à quai. Peut-on justement « regretter » de sortir de cet enfermement ? En d’autres termes, avoir peur de la sortie ?

Non, ça n’arrive pas. Tout l’équipage est généralement content de rentrer à la fin de sa patrouille. C’est plutôt rassurant !

Il y a tout de même quelque chose de très particulier dans l’organisation de nos patrouilles : afin de préserver les marins pendant la mission et comme le lien avec les familles est très ténu (40 mots par semaine sans réponse), les mauvaises nouvelles, s’il y en a, sont délivrées individuellement au retour, par la personne du commandant. Les marins sont donc conscients qu’à la fin d’une patrouille de SNLE, on peut potentiellement leur faire part d’une mauvaise nouvelle. C’est cela qui rend le retour un peu singulier

En réalité, ce qui correspond au retour de patrouille, c’est le retour à la vie « terrestre », la reprise des activités familiales et sociales, soulager le conjoint resté à terre qui a supporté toutes les sujétions du quotidien et qui doit décompresser, lâcher prise et laisser au marin fraîchement revenu le soin « d’assurer la relève » et de retrouver sa place. Il est nécessaire de prendre le temps de retrouver un équilibre, de réajuster son rythme et se réhabituer à la vie sur la terre ferme.

Les grandes qualités du leader confiné? 

Trois qualités me viennent en tête. La plus importante est la gestion du temps. Car il faut s’inscrire dans le temps long et s’apprêter à durer. Dans un monde où tout nous pousse à vivre dans l’instantanéité et l’immédiateté, la tentation est forte de ne s’occuper que des choses urgentes en repoussant « à plus tard » les choses non-urgentes mais non moins importantes. Par conséquent, il faut s’astreindre à organiser le temps long de manière fiable, comme doit le faire un bon leader : gérer son temps et celui des autres, avec un niveau de vigilance et une cohérence d’organisation permanents.  

Ensuite, un leader doit être en mesure d’écouter. De repérer les signaux faibles, d’offrir son temps pour une écoute individuelle. Ainsi, il faut être capable de mettre en place les moyens de « ressentir » l’équipage, évaluer son niveau de performance et d’attention. Seules des qualités d’attention fine aux personnes et aux situations permettent de discerner cela.

Enfin, il doit faire confiance. Au vu de la longueur des patrouilles, il doit accepter de ne pas faire du micro-management et doit pratiquer la subsidiarité. Il faut apprendre à laisser les choses se faire.

A quel moment est-il opportun pour lui d’intervenir ?

A titre personnel j’apprécie beaucoup la méthode du Mission & Command, que l’on trouve décrite dans un livre du général Vincent Desportes (Décider dans l’incertitude). Dans le cadre d’une patrouille cela correspond à partager mes préoccupations générales ainsi que mes objectifs stratégiques tout en les inscrivant dans le contexte global du moment. L’équipage doit toujours comprendre ce que le pacha a en tête. Partager les intentions du chef c’est un bon moyen de susciter l’autonomie de décision jusqu’au plus bas niveau.

Aussi, un grand briefing par semaine est tenu. C’est important pour maintenir ce lien et partager l’information. C’est un moment essentiel où tout l’équipage se retrouve et toutes sortes d’échanges peuvent avoir lieu. Pour les changements de phases tactiques ou lorsque le rythme s’accélère, les directives peuvent alors s’imposer de manière très claire et très rapide car le contexte est connu. Les automatismes de l’entrainement préparatoires jouent alors à bloc pour le succès de la mission.

Quelles leçons peut-on apprendre aujourd’hui pendant le confinement imposé par la dangerosité du Covid19 ? Qu’est-ce qui est transposable ?  

Première leçon : gérer le facteur temps. Comme pour nous dans un SNLE, il faut s’inscrire dans un temps long dès le début. Pour y parvenir, il faut toujours dissocier travail et distraction, tout en pratiquant les deux. Pour cela, il faut que des espaces dédiés soient clairement définis et identifiés par chaque marin. En outre, l’alimentation, le sport, et le sommeil sont trois facteurs fondamentaux pour pouvoir gérer le long terme qu’impose cette situation.

Deuxième leçon, il faut porter une attention toute particulière aux personnes, s’intéresser à chacun. Ceci permet de maintenir le niveau de vigilance et la cohésion mais aussi d’anticiper les conflits, les gérer, et surtout ne pas les nier.  

Troisième leçon, il est important de se protéger contre tous les éléments anxiogènes sur lesquels on n’a pas la main. Nous n’avons jamais été autant connectés qu’aujourd’hui avec le covid-19. Ce contexte de surabondance d’informations peut être considéré comme très anxiogène. Sur un SNLE, comme nous n’avons pas accès aux chaines d’infos, cela contribue à conserver une bonne concentration de tout l’équipage et  un équilibre optimal des relations sociales.

Quatrième leçon, je dirai qu’il faut avoir conscience que cette expérience sous l’eau en équipage peut être une source de bienfaits à titre personnel. Il faut en profiter pour permettre des moments conviviaux inhabituels et un ressourcement personnel. C’est le moment de lire ! Apprendre de nouvelles choses, c’est un luxe qu’il faut savoir prendre. 

Un grand merci Commandant !

Emmanuelle Hervé, CC (RC)

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