Les opérations d’astroturfing de la campagne électorale 2017

Les opérations d’astroturfing de la campagne électorale 2017

Astroturfing

Utilisé pour la première fois dans les années 80 aux Etats-Unis s’agissant des terrains de baseball synthétiques (de marque AstroTurf) qui avaient eu l’ambition de passer pour des terrains naturels, L’Astroturfing (en français « mauvaise herbe internet ») désigne la pratique de diffusion de rumeurs aux allures de vraies informations dans le cadre de campagnes de masse destinées à influencer l’opinion.

Ces techniques sont depuis longtemps utilisées dans le cadre des opérations extérieures militaires. Les PsyOps ou Opérations Militaires d’Influence consistent à déployer des moyens d’information en direction des leaders d’opinion dans une région donnée, pour décrédibiliser une personne ou au contraire la rendre légitime auprès de sa population. Il s’agit de préparer le terrain militaire et surtout l’après : le moment où le politique, la diplomatie reprend le dessus sur les armes. Dans certains pays, faute de moyens de communication performants, cela passe par la diffusion massive de tracts par hélicoptère, la construction de puits ou d’écoles, la protection ostensible ou des opérations de déstabilisation des alliés civils de l’ennemi. Les autorités ont le contrôle des opérations, face à une population souvent dénuée de tout. C’est simple.

En Occident et dans toutes les économies développées, la généralisation des opérations d’influence par les organisations politiques rend la lecture des faits beaucoup plus complexe. Les medias traditionnels développent d’ailleurs le fact-cheking afin de juguler les déferlantes d’autant plus difficiles à maîtriser qu’elles sont massives et que la décrédibilisation de ces mêmes médias traditionnels est un des éléments tactiques.

En fait, transposé à la politique, le terme désigne toutes les opérations qui visent à véhiculer de fausses informations ou impressions concernant des opinions ou des comportements, de masse ou populaire. Et alors que ce type d’opération pouvait rester cantonné au lectorat d’une presse très minoritaire dans les années 80 (penser aux rumeurs véhiculées par le journal Minute contre François Mitterrand en 81) aujourd’hui, l’usage généralisé des réseaux sociaux peut donner à la moindre rumeur des allures de vraie information. Les équipes des candidats aux élections en ont d’ailleurs conscience puisque pour la première fois en France, les staff « numériques » s’étaient dotés d’experts spécialisés sur ces questions. La matière est d’ailleurs enseignée à Science Po.

Mais ne conduit pas une opération d’astroturfing réussie qui veut. Pendant cette campagne, certaines opérations ont réussi, et d’autre non. Pourquoi ?

Pour faire croire à un mouvement de foule spontané, non organisé, il faut que plusieurs ingrédients soient réunis.

Un fait avéré et un terreau favorable : l’intégration d’anciens banquiers d’affaires dans les secteurs publics européens est un fait, la mission d’Emmanuel Macron auprès d’une grande banque d’affaires aussi. Suffisant pour convaincre par homologie qu’Emmanuel Macron défendra les banques lors de son quinquennat au-delà des émetteurs de ce point de vue : en effet aujourd’hui, il est largement partagé par la droite extrême, la gauche extrême et même la gauche qui gouvernait encore hier.

Gestion de crise et communication de crise

Malgré le soutien au candidat François Fillon, « Macron » est le premier nom qui apparait dans les hashtags.

 

Inversement : le fait que la candidate du Front National, pourtant dotée d’une forte légitimité, émette l’hypothèse de l’existence d’un compte bancaire aux Bahamas lors d’un débat télévisé n’a pas suffi à transformer cette fausse information en quasi-vérité. En effet, des éléments du même ordre avaient déjà été tentés, sans succès. La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique n’avait pas émis de blâme à l’encontre du candidat pourtant mis en cause sur la sincérité de sa déclaration de patrimoine, le parquet financier ne s’était pas saisi de la prétendue affaire des voyages quand il était ministre de l’économie. De fait, la diffusion de la rumeur « compte aux Bahamas » n’a eu pour effet que de conforter les convaincus dans leur opinion. Pas d’astroturfing en l’espèce, ou alors, opération ratée.

Gestion de crise et communication de crise

Le message posté sur le site américain 4chan

Pour réussir une telle opération, il faut aussi des émetteurs et des médias diversifiés, des voix « légitimes » (leader d’opinion) qui relaient l’information et enfin des contrefeux réduits à presque rien.

Revenons sur le procès en connivence avec les banques : il se joue sur un terreau favorable, s’appuie sur des faits avérés, il est relayé par plusieurs réseaux et médias d’horizons différents (on se souvient des dessins assimilant Macron à un banquier juif relayés dans le cadre de la campagne de François Fillon) et des voix légitimes le portent dans les médias traditionnels : ainsi François Rufin, soutien de Jean-Luc Mélenchon a-t-il eu l’occasion de faire valoir cette opinion sur France 2 le 6 avril puis dans les colonnes du Monde le 4 mai. Tous les ingrédients sont là pour influencer l’opinion : jusque les anciens collègues de Macron au gouvernement sont désormais convaincus qu’il est devenu l’allié objectif du système bancaire international. Et le soutien de Yanis Varoufakis, vibrionnant ancien ministre de gauche de Grèce et référence de la gauche radicale en Europe n’y a rien pu faire. Il faut dire que cette voix, pour légitime qu’elle soit en Europe, ne l’est malheureusement pas en France.

L’astroturfing est une pratique ancienne, qui vise à manipuler l’opinion et qui manie le mensonge. Dans un univers dérégulé comme les réseaux sociaux, elle est dangereuse pour la démocratie. La post-vérité de l’administration Trump n’est autre que la légitimation du mensonge institutionnalisé. Il s’agit d’une arme qui, comme toutes les armes, devrait être utilisée dans un cadre régulé, et contrôlé démocratiquement.

Sans règles d’usage et sans contre-pouvoir, le pas est vite franchi entre démocratie et pouvoir absolu.

Par Olivier Tillier

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